Notre dernier voyage à Kramatorsk?

Voici le recit d’un voyage au mois de décembre 2025: Nous avons parcouru 3000km, de la Transcarpatie à Dnipro, Kramatorsk, Kharkiv et Sumy pour rendre visite à des initiatives de la société civile ukrainienne. Nous voulions surtout savoir où des bénévoles étrangers pouvaient s'engager pour un certain temps. Et revoir le Donbas avant que ce ne soit pas trop tard.

Nous étions à trois: Genia Koroletov et Nastya Malkyna, artistes de Louhansk ayant trouvé réfuge en Transcarpatie en 2022 et l’auteur, émigré autrichien en Ukraine et membre de la coopérative Longo maï à Nijné Selichtché.

Notre parcours

Origine de cette carte: https://deepstatemap.live/

En marron et violet les territoires actuellement occupés, en vert clair les territoires ukrainiens qui étaient temporairement occupés en 2022.

Avant-propos

Les termes les plus courants actuellement utilisés en Europe occidentale en relation avec l'Ukraine sont probablement lassitude de la guerre, désertion, corruption, négociations de paix et cessions territoriales. Cela occulte la volonté persistante de résistance de la plupart des ukrainiens et ukrainiennes. La majorité de la population n'est pas prête à faire des concessions à la Russie et réclame justice. En même temps, la guerre n'empêche, en Ukraine, ni les débats ni les actions de protestation publiques comme les manifs de l'été dernier contre le musellement des structures anticorruption. Et l’on se rend compte que la jeune génération ukrainienne dispose d'une longueur d’avance par rapport aux gens du même âge d’autres pays européens quand il s'agit de relever les défis du 21e siècle. Ces jeunes ont dû apprendre douloureusement qu'aucune des libertés fondamentales et des droits humains ne leur sont garanti·es sans leur intervention, bien au contraire. Leurs parents et grands-parents leur ont parlé de l'Holodomor*, iels savent que les plus grands poètes et penseurs ukrainiens ont été assassinés par le régime soviétique, iels ont entendu parler du crime de Tchernobyl contre la population ukrainienne, iels ont peut-être déjà vécu personnellement la période de la loi du plus fort dans les années 1990 et l'oligarchie qui en a résulté, iels savent, au plus tard depuis le Maïdan de 2013-2014, que ça vaut le coup de descendre dans la rue pour une société libre, et iels savent que leur voisin impérialiste veut asservir la liberté locale à tout prix.


Celles et ceux qui ont des ami.es à l'Occident ou qui y ont passé quelques temps se rendent compte que le confort et la tranquillité qu'ont vécu plusieurs générations d'Occidentaux en incite un bon nombre à une sorte de naïveté confortable, à penser que les libertés fondamentales des sociétés démocratiques, fondées sur les droits humains, perdureront sans effort particulier et qu'il suffit d'une attitude pacifiste pour être sûr·e que le bruit de la guerre ne les réveillera jamais la nuit.


Dans ce contexte, il me semble important que des jeunes (ou moins jeunes) d'autres pays partagent pendant un certain temps les multiples formes de solidarité vécues dans les zones proches des fronts ukrainiens.

Jürgen Kräftner, décembre 2025


* Extermination par la faim en république socialiste soviétique d'Ukraine et dans le Kouban (en Russie mais peuplée à l'époque majoritairement d'Ukrainien·nes) en 1932 et 1933 qui fit, selon les estimations des historien·nes, entre 2,6 et 5 millions de morts. Le Holodomor est reconnu par 33 pays comme un acte génocidaire ou d'extermination. Le Parlement européen l'a reconnu en 2008 comme un crime contre l'humanité, jugeant qu'il s'agissait d'une famine provoquée et d'un "crime contre le peuple ukrainien et contre l'humanité", et le qualifie de génocide en 2022.

Le jour du départ, fin novembre: Nous chargeons du jus de pomme fait maison, comme modeste cadeau pour nos ami.es à l'Est.

Dnipro

Un jour et demi plus tard, nous sommes arrivé.es chez nos ami.es Lena et David à Dnipro. Depuis le début de la guerre, David est chauffeur pour l'organisation Est-SOS, il aide les gens à partir des différentes zones de front. Lena aide et oriente les réfugiés dans les centres de passage, d'où ils sont ensuite envoyés vers des endroits sûrs selon leurs souhaits et les possibilités.

Lena et David nous ont donné de bons conseils pour la suite de notre voyage vers Kramatorsk. Depuis notre dernière visite au début de l'été 2024, beaucoup de choses y ont changé. La route d'accès habituelle passe par Pokrovsk (depuis l’été 2024 cette ville minière s’est transformée en zone de combats des plus meurtriers) et est bloquée. Les autres routes sont dangereuses, d’autant plus que l’on se rapproche du front. Les drones russes volent jusqu’à 40km derrière le front. C'est pourquoi ces routes sont couvertes de filets anti-drones.

David nous a montré des vidéos sur son portable. Avec un logiciel spécial, il peut se connecter aux données transmises par les pilotes de drones russes et voir en direct la même image qu'eux. Quand sa voiture apparaît à l'écran, lui et ses passagers doivent filer à toute vitesse. La voiture pourrait devenir la cible du drone en quelques secondes.

Le droit de la guerre est défavorable aux organisations humanitaires. Si leur voiture est équipée d’un système de détection de drone ou de brouillage, elle est considérée comme parti du conflit. Du coup les organisations internationales ne veulent pas financer ce genre d’appareils qui pourtant augmenteraient nettement la sécurité des équipes d’évacuation.

David nous a invité au Makhno-Pub au centre ville. Et bien sûr, c'était intéressant de voir comment la subculture urbaine de Dnipro, une ville marquée par la guerre, passe son dimanche soir dans un bar branché et rempli de souvenirs du “Père Makhno”, le commandant des anarchistes insurgés ukrainiens pendant la révolution de 1917 - 1921. Je n’irais pas jusqu’à prétendre que les idées de Makhno soient très présentes dans le discours politique dans l’Ukraine contractuelle, mais à beaucoup d’endroits l’on vénère sa mémoire.

Pendant notre séjour à Dnipro, nous avions de la chance, quelques alertes mais pas d’impact direct de missile ou de drone. Cela a changé à peine plus d’une heure après notre départ le matin du 1er décembre, la ville a été touchée par deux missiles balistiques, faisant quatre morts, dont un enfant, et des dizaines de blessés.

Intérieur du Makhno-Pub à Dnipro: La liberté ou la mort, le mot d’ordre de la Makhnovtchyna n’a rien perdu de son actualité.

Avec Dmytro Myshenin, coordinateur des Anges du Salut (AoS) à Dnipro.

Angels of Salvation

En 2022 et 2023 nous avions activement soutenu les Anges du Salut, surtout en leur fournissant des minibus pour l’évacuation et la distribution d’aide humanitaire, et nous avons gardé un bon contact.* Dmytro est d’origine de Slavyansk dans le Donbas, c’est là qu’il a créé l’organisation de bénévoles en 2014. Avant il était entrepreneur dans la transformation du bois. Aujourd’hui son ONG compte 1000 collaborateures et -trices et travaille dans toutes les régions frappé par la guerre. Ce ne plus du bénévolat, tout le monde est salarié. Il y a quelques rares étrangers qui veulent travailler là, ou c’est “chaud”. Cela leur demande une bonne préparation pour ne pas se mettre inutilement en danger: Premiers secours, connaissance des systèmes d'alerte, langue ukrainienne. Les Anges du Salut bénéficient du support d’une quarantaine d’organisations surtout étrangères et se substituent largement aux structures étatiques. Iels apportent de l’aide à 100’000 - 200’000 personnes par mois.


Les priorités d’AoS reste l’évacuation et la distribution d’aide humanitaire près du front avec un grand parc d’automobiles, y compris autocars, ambulances et voitures blindées. En plus il y a des équipes de construction qui réparent les maisons et immeubles endommagés par les bombes. Dmytro nous a raconté d’un projet qu’il aimerait à réaliser rapidement. Cela concerne certains villageois, habitants des zones de guerre qui doivent fuir leurs domiciles. Il veut leur offrir la possibilité d’emmener leur bétail et une grande partie de leur ménage à leur nouveau domicile, situé peut-être à mille kilomètres plus à l’ouest. Actuellement il cherche des fonds pour acheter un camion. Ces évacuations seront plus compliquées et onéreuses que ce qui est pratiqué actuellement, une personne n’ayant droit qu’à deux pièces de bagage. Mais le résultat en sera tout à fait différent. Dmytro raconte que dans certaines régions de l’Ukraine centrale on lui propose des maisons, habitables presque immédiatement, avec des lopins de terre (très fertiles, c’est du tchernoziom, la terre noire!) pour 200 - 300 dollars. Ce sont des villages qui sont frappées par l’exode rural depuis des décennies et les réfugié.es y sont les bienvenus.


A la fin de notre rencontre nous voulions entendre son pronostique sur l’avenir proche du Donbas actuellement sous contrôle de l’Ukraine. L’avis de Dmytro est univoque. Kramatorsk sera détruite par les bombes glissantes et l’artillerie, mais le front va tenir. En attendant, AoS se retire de Kramatorsk et Slaviansk, pour protéger son personnel qui reste près du front iels construisent des abris.

*En fait, Dmytro a déjà dit à plusieurs occasions que nos véhicules (du FCE et de NeSTU) étaient exactement ce dont ils avaient besoin à l'époque, et le fait qu'on les ait livrés directement sur place et remises sans formalités bureaucratiques, a rendu cette aide particulièrement précieuse.

En route entre Dnipro et Kramatorsk. Les derniers 50km (sans doute plus, nous n’avons pas regardé le compteur) son couverts de filets anti-drones.

Kramatorsk

Le troisième jour, nous avons atteint Kramatorsk. Cette ville industrielle grise, qui comptait avant la guerre 200’000 habitants, est depuis l’occupation de la ville Donbas le centre administratif de l'oblast du même nom. Actuellement elle se trouve à 25 km du front. Les Russes et Trump exigent la reddition sans combat de Kramatorsk et des zones environnantes, du point de vue ukrainien, c'est une absurdité. Depuis notre dernière visite en mai 2024, beaucoup de choses y ont changé. La route d'accès habituelle passe par Pokrovsk, elle est fermée. Les autres routes sont recouvertes de filets sur plus de 50 km avant la ville pour les protéger des tirs de drones. En chemin, on voit des tranchées fraîchement creusées, larges et profondes de plusieurs mètres et cela à perte de vue. Les tranchées sont remplies de barbelés, une percée militaire semble inimaginable. Dans la ville même, seules les stations-service sont protégées par des filets.

Nos impressions de Kramatorsk étaient mitigées. D'un côté, la ville est vivante, les trolleybus circulent et sont pleins de monde, on voit des familles avec des enfants se promener, les magasins et les cafés sont ouverts. Selon les estimations de nos interlocuteurs dans la ville il y a toujours environ 100’000 personnes. Mais la guerre laisse de plus en plus de vilaines traces. Des pâtés de maisons entiers sont réduits en débris par les tirs de roquettes. Les sirènes hurlent sans arrêt, personne semble s'en soucier. Personne ne fait non plus attention au bruit sourd et aux vibrations des tirs d'artillerie proches, tout au plus regarde-t-on dans la direction d'où vient le grondement. On a eu de la chance lors de notre visite d'environ 24 heures, car des bombardements massifs ont recommencé quelques heures après notre départ. Deux drones de combat ont frappé un immeuble à une demi-heure d’interval, tuant deux femmes retraitées.

Vanya et sa mère Anna au centre, avec Genia et Nastya

Chez Vanya

Pour Nastya et Genia il était important de rendre visite à leur jeune ami Ivan (Vanya), il avait participé à l’un de leurs atéliers de dessin il y a deux ans. Ivan vit avec sa mère et sa grand-mère à Kramatorsk, leur maison a été détruite par un drone l’année dernière. Voici le recit de Genia:

Vanya, sa mère et sa grand-mère étaient super contents de nous voir. Après que leur maison ait été détruite, la famille a été placée dans un dortoir, mais ils ont ensuite réussi à trouver un logement temporaire gratuit grâce à des amis. Cet appart d'une pièce est rempli à ras bord des affaires que la famille a essayé de sauver et d'emporter de chez eux. On tient à peine sur les trois lits, et Vanya nous montre son synthétiseur, qu'il a réussi à caser dans un coin. Dans un autre coin, une guitare dépasse d'un tas d'objets. Vanya étudie pour devenir compositeur, mais, selon ses propres mots, il n'arrive plus à trouver la motivation pour étudier ou écrire de la musique ces derniers temps.

Il s'avère que la maison détruite de Vanya n'est qu'à cinq minutes à pied, et on est invités à la voir. Grâce à un programme public, la famille a la possibilité d'acheter un nouveau logement : leur maison a été déclarée irréparable et ils ont reçu un certificat d'une valeur de 2 millions d'UAH (40 000 euros). Nous ne savons pas à quel point ce système fonctionne dans la pratique, mais on veut vraiment croire en cette possibilité pour eux. La mère de Vanya pense que la maison aurait pu être restaurée, et c'est dur pour elle de la laisser partir. À l'intérieur, il y a plein de meubles et d'appareils électroménagers accumulés au fil des ans. Pour trois personnes handicapées sans emploi, ce serait très difficile de tout racheter par eux-mêmes, alors la mère rêve d'acheter une maison qui a déjà tout ce qu'il faut. On a fait quelques recherches en ligne pour trouver des logements dans différentes régions d'Ukraine et on a trouvé plein d'options dans les limites de la valeur du certificat. Mais, dans la plupart des cas, les acheteurs doivent payer eux-mêmes les frais juridiques et les taxes du vendeur (à partir de 1 000 euros), comme indiqué dans les annonces des vendeurs prêts à accepter les certificats d'État.

La maison de la famille de Vanya, détruite en même temps que les maisons voisines. Elle est entouré d’un jardin spacieux avec des arbres fruitiers. A l’intérieur se trouvent encore plein de meubles et appareils ménagers. La ville a déclaré la maison inapte à être reconstruite.

Svitlana Zouyeva de Vsi Poroutch

Vsi Poroutch (Tous solidaires)

Notre amie Anna Nahorna (elle organise, parmi d’autres des « mental health camps » pour des victimes de la guerre de la région de Kharkiv) nous a recommandé de rencontrer Svitlana Zouyeva de l’organisation Vsi Poroutch. Svitlana nous a accueilli chaleureusement au siège de son organisation à Kramatorsk, relativement bien camouflé et rempli d’innombrables colis d’aide humanitaire, surtout des produits pharmaceutiques et d’hygiène. Pendant notre rencontre d’une heure et demie le va et vient des collègues n’a pas cessé.

Vsi Poroutch compte environ 80 bénévoles surtout à Kramatorsk, plus des filiales à Lviv et Rivne à l’ouest de l’Ukraine. Iels ont commencé à travailler en 2014 et enregistré l’organisation officiellement en 2022. La principale activité, ici aussi, ce sont les évacuations des personnes des zones à risque (y compris avec des véhicules blindés) et de l'aide humanitaire pour les civils et les soldats, surtout des médicaments. Parmi les volontaires il y quelques étrangers, par exemple Andrzyk de Pologne qui est resté à Kramatorsk depuis 2022. D'autres vont et viennent, par exemple un homme d'Australie. De retour en Australie entre deux séjours à Kramatorsk, cet homme a su organiser leur procurer deux ambulances pour les évacuations des gens alités. Ce volontaire ne parle ni l’ukrainien ni le russe et communique avec les locaux à travers le traducteur sur son portable, ce qui semble poser problème à personne.

Svitlana se réjouit qu’à Kramatorsk les différentes organisations non-gouvernementales travaillent très bien ensemble, avec une réunion de coordination mensuelle.

Quand elle commence à parler de l’évacuation des vieilles personnes des alentours de Kramatorsk vers l’ouest de l’Ukraine, le regard de Svitlana se ravive encore un peu plus. Il semble que pour chaque personne elle connait une histoire personnelle. C’est important pour elle que ça se passe bien aussi par la suite, que ces gens se sentent bien accueillis et à l’aise dans un entourage inconnu avec une culture différente. Dans les équipes d’évacuation il y a d’ailleurs une psychologue qui soutient des gens pendant leur départ. Il y a des personnes qui ont perdu leurs papiers pendant les bombardements, il faut les aider à s’en procurer. Il y a aussi des problèmes avec les animaux domestiques, surtout pour trouver des logements. Beaucoup de propriétaires n'acceptent pas les animaux.

Svitlana a évacué sa famille vers la ville Khmelnitsky, situé au centre ouest de l’Ukraine. Elle est très contente de l’accueil fort sympathique par les locaux. Il y a déjà une sorte de colonie de personnes originaires de Kramatorsk ce qui augmente le confort. Des vieilles maisons abandonnées ont été rénovées pour loger les réfugiés.

A Kramatorsk, Svitlana s’inquiète qu’il y a toujours beaucoup d’enfants pendant que la vie devient de plus en plus dangereuse. Il y a des drones FPV et des drones dirigés par des fibres optiques qui se promènent au centre-ville et tuent à leur aise. Aussi inquiétante elle trouve la présence de toujours environ 2000 personnes handicapées. Comment les évacuer rapidement en cas de besoin ? Le danger étant qu’en habitant la ville sous les bombes, l’on s’y habitue et prête de moins en moins attention aux détonations. Nous avions visité Droujkivka, un bourg voisin en 2024. A l’époque cette petite ville, célèbre de sa porcelaine et son halva de graines de tournesol était encore presque intouchée par la guerre, quoi que le front n’était pas loin. Maintenant elle est sous les bombes quotidiennement. Les familles avec des enfants sont obligées par l’état de partir. Mais il y a des familles qui continuent de se cacher dans les soubassements avec leurs enfants. L’une des raison étant que les pères craignent de se faire enroler par l’armée dès le premier poste de contrôle ; crainte légitime, des postes il y en a partout et la mobilisation va de bon train.

Vsi Poroutch, ce sont aussi les équipes de réparation qui interviennent après les bombardements par des bombes glissantes ou des drones et ferment les fenêtres cassées avec des panneaux OSB. Les personnes âgées, souvent, ne comprennent pas que l'aide est gratuite.

Quand on lui pose la question quant à ses perspectives d'avenir et de celles de Kramatorsk, Svitlana sourit avec un peu de tristesse. Elle dit que son rêve, c'est de continuer à vivre dans la ville où elle est née et a grandi. Mais elle est aussi réaliste et se sent responsable de son équipe. Du coup elle se prépare à toutes les éventualités, et prépare sans hâte son départ et la relocalisation de son organisation dans une ville un peu plus loin du front.

Nous avons gardé une excellente impression de notre visite et rêvons déjà d’un nouveau passage, éventuellement même avec nos camarades musiciens du Hudaki Village Band. Cela peut sonner bizarre mais Svitlana a été enthousiaste de l’idée d’organiser quelques « concerts de chambre » dans des souterrains de Kramatorsk au printemps.

En bas quelques photos de chez Vsi Poroutch et quelques impressions de Kramatorsk, un jour sans soleil début décembre. Quelques du travail des équipes mobiles de reparation l’on trouve chez les partenaires de Vsi Poroutch: https://www.instagram.com/groamada_starogo_mista/reel/DTLGuBNiDyB/

En tous les cas, Svitlana et son équipe sont tout à fait favorable à l’arrivée de volontaires de l’étranger, le travail ne manque pas.

A Kramatorsk nous avons aussi rencontré nos amis du “Tato-Hub”, une autre initiative de volontaires avec qui Genia et Nastya ont travaillé plusieurs fois. A l’origine c’est une initiative de pères issue d’un club de pêcheurs à la ligne (sic!) pour s’échanger entre papas et bien s’occuper de leurs enfants. Depuis la guerre c’est devenu une organisation humanitaire. Denis, l’un des volontaires raconte qu’actuellement leur principale activité est consacrée aux enfants des villages à proximité de Kramatorsk. Les écoles sont fermées depuis des années. Tato-Hub les réunie dans des espaces sécurisés et les aide pour combler au moins partiellement aux lacunes de cette scolarisation à distance, en même temps les enfants obtiennent un minimum de vie sociale.

Une rencontre avec les ami.es de Base_UA n’a pas pu se réaliser. Base continue son travail extraordinaire d’évacuation et de soins médicaux avec des équipes mobiles qui se rendent dans les zones toujours habitées tout proche du front ou il n’y plus de système de santé publique. Ce sont des missions à risque qui nécessitent d’une très bonne préparation.

On n'a pas pris cette photo nous-mêmes. Juste une heure après qu'on ait quitté Kramatorsk, les bombardements ont commencé et ont duré tout l’après-midi. Un immeuble a été touché deux fois de suite, ici deux retraitées ont perdu la vie.

Ces filets protègent contre les drones. Ils sont constamment réparés et agrandis.

Quand on a quitté Kramatorsk pour aller à Kharkiv, on a été contrôlés pendant 20 minutes par des agents des services secrets au premier poste de contrôle. Ils nous ont demandé de leur donner accès à nos smartphones et montrer si on avait des numéros russes dans nos contacts. C’est une routine et les agents étaient calmes et polis. Bien au-delà du front, on voit dans les villages et les petites villes qu'environ une maison sur deux est habitée par des soldats.

Kharkiv

De retour à Hell’s Kitchen

Nous avions rencontré Yehor et Luda Horoshko et leur équipe de la Hell’s Kitchen en mai 2024. À l'époque, les Russes avaient lancé une offensive au nord-est de Kharkiv et l'ambiance était tendue. Même si, actuellement aussi, la ville est bombardée presque tous les jours, l'ambiance était plus détendue cette fois-ci. La ville se préparait pour Noël et semblait vivre pleinement.

Au début de la guerre, les Horoshko avaient fermé leur entreprise d’informatique, qui marchait très bien, et installé une cuisine solidaire dans un souterrain au centre de Kharkiv. Avec un groupe de bénévoles, iels y préparent quotidiennement jusqu’à 1500 repas chauds et beaucoup de pain. La plupart des repas sont livrés aux hôpitaux de Kharkiv.

Ils se souviennent encore bien de nous, même après un an et demi. L'ambiance dans la cuisine est détendue, ça rigole bien. Un jeune bénévole s’est un peu moqué quand on a livré notre jus de fruits et nous a demandé pourquoi nous n'avions pas apporté de cidre. Nous lui avons promis que ça serait pour la prochaine fois. L'équipe est composée de très jeunes gens et aussi de personnes de plus de 60 ans.

Yehor et Luda nous ont assuré que les bénévoles étrangers étaient les bienvenus et qu'ils seraient bien pris en charge. C'est aussi ce qu'on peut voir sur les pages de Hell's Kitchen sur les réseaux sociaux*. C’est là qu’on a pris les photos…

*Hell’s Kitchen sur Facebook

https://hellskitchenukraine.org/

L’initiative Hell’s Kitchen fait d’ailleurs partie de Volunteering in Ukraine, un réseau d’organisations ukrainiennes qui accueillent des volontaires. Sur le site on trouve d’autres organisations, nous en connaissons quelques-unes, pas toutes: https://www.volunteeringukraine.com/en

À Kharkiv aussi, nous avons eu de la chance. Nous avons passé deux nuits dans un appartement en centre-ville et nous avons entendu le bruit sourd des bombes, mais ce n’était pas trop près. De nouveau, nous avons été impressionné·es par la propreté de la ville après quatre ans de guerre. Les décorations de Noël étaient partout et on a vu les affiches des théâtres et de l'opéra annonçant des spectacles réguliers. Les dégâts causés par une attaque à la roquette sur l'imposant Derjprom*, dans le centre-ville, ont été presque entièrement réparés.
Le soir, on a rendu visite aux membres de l'équipe de coordination des ONG humanitaires de Kharkiv. Iels sont très intéressé·es par les projets destinés aux enfants et aux jeunes. Iels s'occupent de 6000 enfants qui ont fui les zones de combat pour se réfugier à Kharkiv et qui ont un besoin urgent de changer d'air.

*Ensemble de bâtiments d'architecture constructiviste situé sur la place de la Liberté, dans le quartier de Chevtchenko à Kharkiv, en Ukraine. Le monument a été bombardé et partiellement détruit par la Russie le 28 octobre 2024.

Photos ci-dessous : un immeuble dans le centre de Kharkiv a été touché par un missile deux semaines après notre visite. On avait passé un peu de temps dans ce quartier en 2024. Cette fois, il y a eu six morts, dont un petit enfant.

Sumy

chez Iskra Dobra

La dernière étape de notre voyage était la Sumy, capitale de la grande province du même nom du nord-est de l’Ukraine, frontalière avec la Russie. Nous voulions rendre visite aux volontaires d'Iskra Dobra, l'étincelle du bien. L’équipe s’est liée d’amitié et collabore avec le Comité d’Aide Médicale Zakarpattya, nos amies d’Oujhorod.

Oleh et Ihor sont deux jeunes restaurateurs de la ville de Tchernihiv, dans le nord de l'Ukraine. En 2022, Tchernihiv a été assiégée par les Russes pendant 42 jours et la ville a beaucoup souffert des bombardements. Pendant cette période, Ihor Kukobko et Oleh Bibikov ont commencé à préparer des plats chauds pour les équipes de secouristes, en regroupant jusqu’à 300 volontaires. Par la suite, ils ont eu l'idée de mettre en place une cuisine mobile pour les personnes dans le besoin. En quatre années de guerre, ils ont été présents, avec leur camion-cuisine, dans presque toutes les zones du front, de Kherson au Donbass et Kharkiv, et maintenant dans le Nord, à Sumy. Tous deux sont d'inconditionnels optimistes et de caractère très joyeux, ce qui a également un fort impact sur leur équipe.

À notre arrivée, nous avons tout de suite été affecté·es au remplissage des boîtes isothermes, avec du sarrasin. Tout était filmé en continu, au rythme d’un folk-pop ukrainien tonitruant qui sortait des haut-parleurs, dans une ambiance de rires, de chants et de cigarettes fumées les unes après les autres (bien sûr dehors, dans le froid).

L'organisation nous a semblée parfaite. Iskra Dobra distribue entre 1500 et 2000 repas chauds par jour. Le camion-cuisine est garé dans un parc au centre-ville. Cela semble moins risqué que d’être dans une zone plus urbanisée: il y a fréquemment des drones qui frappent le centre-ville, ainsi que des missiles. Les réfugié·es arrivent peu avant midi au bureau d'état civil central situé à proximité, un immense bâtiment, style château soviétique. Iels sont enregistré·es les un·es après les autres et admis·es par groupes. La plupart viennent chercher des repas pour des familles entières, trois à huit personnes. Tout se passe dans le respect et la bonne humeur.

Les gens qui viennent chercher les repas n'ont d’ailleurs pas l'air particulièrement pauvres, souvent iels ressemblent à des institutrices ou à des médecins à la retraite. La plupart d'entre eux ont fui les zones frontalières pour se réfugier à Sumy. La ville n'est pas non plus très sûre; vu qu'elle est à seulement 30 km de la frontière russe, elle subi quasi quotidiennement des attaques aux drones et souvent aussi aux missiles.

Il faut savoir, si vous avez l’intention de vous y rendre, que les contrôles à l'entrée et à la sortie de la ville sont très stricts, en particulier pour les étranger·es. Pour ne pas risquer des ennuis, il faut pouvoir expliquer la raison exacte de la visite et avoir des contacts sur place. Avoir un numéro de téléphone russe sur son portable peut entraîner de sérieux ennuis.

Le collectif Iskra Dobra se réjouit d'accueillir des bénévoles étranger·es, qui sont pris·es en charge par l'équipe. Il y a des places pour dormir directement dans le food truck, mais bien sûr, il est aussi possible de louer, pas cher, une chambre en ville.

Les premières photos ci-dessous viennent de la page Instagram d'Iskra Dobra, les autres sont nos propres impressions, du food truck et du centre-ville de Sumy.

https://iskradobra.com.ua/

Un petit mot de la fin

Tu as fait connaissance, dans ce texte, avec quelques belles initiatives. Actuellement, l’Ukraine vit son quatrième hiver de guerre, et il est plus dur que les précédents. S’il n’y avait pas tous ces gens qui se regroupent et qui font ce qu’iels se sentent capables de faire, l’Ukraine aurait dû capituler depuis longtemps. Il est important de les rencontrer, les écouter, d’être avec eux.

JK, 17 janvier 2026

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